Anne-Marie Prodon

Décédée en juin 2018 à l’âge de 86 ans, Anne-Marie Prodon a su recueillir, tout au long de sa vie, la mémoire de ceux et celles qui, dans le travail, l’amitié et parfois la souffrance, ont fait l’âme du Pays de Gex.

Anne-Marie Prodon avec deux potiers ferneysiens, Camille Fournier et Hermann Philipps

Ci-dessous un très beau texte de Françoise Pellaton, initialement publié dans le Pays Gessien en 2011…


Anne-Marie Prodon

Née en 1932 à Saint-Jean de Gonville dans une famille de paysans, aînée de quatre enfants, Anne-Marie Prodon obtient son certificat d’études à 13 ans.

A l’instituteur venu annoncer la nouvelle et conseiller à ses parents de lui permettre de continuer ses études, sa mère répond « elle ira à l’école derrière la queue des vaches ». Anne-Marie reste donc à la maison pour aider ses parents. « Les femmes n’avaient pas le droit de lire, cela donnait de mauvaises idées et détournait du travail » mais pour Anne-Marie, l’attrait des livres est plus fort alors en gardant les vaches, elle tricote et lit ! « Pour y arriver, il faut avoir un bon chien et s’entraîner à tricoter sans regarder l’ouvrage » explique-t-elle malicieusement.

Juste après la guerre, Anne-Marie découvre la Jeunesse agricole catholique (JAC) qui apporte une grande espérance aux jeunes ruraux. Elle devient très active dans le mouvement. La JAC, qui a pour but d’améliorer les conditions de vie des jeunes paysans par une pédagogie adaptée : « voir, juger, agir » lui offre l’ouverture dont elle rêve et lui permet d’oser quitter le Pays de Gex pour suivre une formation de monitrice d’enseignement ménager. « J’ai eu enfin accès aux livres » confie-t-elle, des étoiles dans les yeux. Elle enseigne ensuite pendant quinze ans en école ménagère dans le midi, dans le Rhône puis à Saint-Geoire en Haute-Savoie où elle découvre le plaisir de marcher en montagne.

La fermeture des écoles ménagères dans les années 70 la ramène sur les bancs de l’école pour devenir animatrice socioculturelle, ce qui se révèle être sa vocation. Elle prend ce poste à l’hospice de Tougin, ravie de constater qu’il y a beaucoup de choses à bousculer, car Anne-Marie aime bousculer ce qui doit l’être !

Et là, elle découvre les vieux bergers, des hommes souvent sans famille et sans maison à cause du nomadisme de leur métier et réalise que le témoignage de leur style de vie qui disparaît a une valeur patrimoniale. De fil en aiguille et d’aventure en aventure, elle se retrouve à publier un livre de leurs vies, elle qui rêvait tant de lire !

Depuis 1980, elle en a écrit douze, tous des témoignages de la vie paysanne d’autrefois dans le Pays de Gex, elle a écouté ainsi 250 personnes. Elle prend et développe elle-même les photos qui illustrent ses livres. Ses longues marches dans le Jura lui permettent de rencontrer les derniers bergers en activité avec qui elle partage de nombreux moments, au chalet du Fierney entre autres.

Dans sa soif de savoir et d’ouverture, elle a pris aussi quelques cours de peinture et réalise maintenant de magnifiques poyas, ces peintures qui représentent la montée aux alpages.
« Il faut savoir être disponible pour saisir les opportunités » conclut Anne-Marie et c’est sans doute ce qui lui a permis de vivre une vie si remplie et si différente de celle à laquelle elle était promise.

F.P. / Le Pays Gessien / 29.04.2011